TAFTA & OTAN : même combat !

, par  Jacques Ambroise

Au cours du XXe siècle, avec la seconde révolution industrielle et l’arme stratégique du pétrole à son origine, les multinationales ont fait la double découverte de l’économie de guerre et de la guerre économique. Elles ont ainsi pu construire des puissances financières et politiques confinant aujourd’hui à la « toute puissance », ancien attribut divin. Par le biais de la mondialisation de l’économie et d’une plus grande concentration financière, elles ont développé des réseaux d’influence transnationale et intercontinentale qui leur donnent un pouvoir surpassant largement celui des États. De quoi orienter en profondeur les politiques d’intérêt général dans le sens de leurs intérêts privés. Les accords de libre-échange ne sont rien d’autre que la formalisation et l’institutionnalisation d’un processus historique, idéologique et bien sûr économique et financier. A l’heure des derniers « rounds » du cycle de ces négociations stratégiques confidentielles de l’accord transatlantique, il devient difficile d’analyser l’impact du TAFTA en faisant abstraction de celles de l’OTAN.

Une économie de guerre : le « Consensus de Washington »

Un petit retour historique s’impose ici. Il nous faut remonter aux années 70 lorsque le FMI, la Banque Mondiale soutenu par le département du Trésor américain mirent au point un programme pompeusement appelé « Consensus de Washington ». Avec ses 4 piliers définissant le nouveau libéralisme, il peut être regardé comme une véritable déclaration de guerre contre l’État providence.

1er pilier : Dérégulation des marchés financiers mondiaux ;
2e pilier : Libéralisation des flux commerciaux mondiaux et élimination des barrières douanières et commerciales qui avaient été mises en place dans tous les pays pour protéger leurs industries ;
3e pilier : Affaiblissement des États afin de minimiser leurs possibilités d’intervention et de réduire fortement les recettes fiscales pour in fine supprimer l’État social ;
4e pilier : Libéralisation de tous les secteurs d’activités à l’intérieur des pays et vente de ces secteurs à des investisseurs privés.

Ces quatre fronts d’attaque définissent la nouvelle stratégie politique ultra-libérale.

Élaborés et mûris durant les premières décennies de reconquête des territoires coloniaux, ils se sont brutalement illustrés dans les années 80 à travers les plans d’ajustement structurels contre les pays du Tiers Monde. Puis la longue marche de démantèlement des économies nationales s’est attaquée ouvertement à l’Europe. Insidieusement amorcé avec le plan Marshall, ils se sont prolongés par la mise en place des Traités de Rome, de Maastricht, de Lisbonne puis en 2012, le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) et du mécanisme européen de stabilité (MES). Dit autrement, il s’agit de pérenniser le financement des états, sous la coupe des banques privées, à la condition d’organiser la casse sociale, le démantèlement des services publics, d’imposer l’austérité (remboursement de la dette aux banques) et in fine d’éliminer la démocratie au profit du despotisme technocratique. Le phénomène dominant et perpétuellement violent depuis l’accumulation primitive du capital a été une monopolisation et une marchandisation croissante des ressources globales de la planète et l’ambition générale de ces accords est d’accroître la soumission des institutions démocratiques (ou ce qu’il en reste) aux lois du marché. L’accentuation de la dérégulation menace s’il en était encore besoin, les normes sociales, sanitaires, environnementales et démocratiques.

Initié par les USA, « ces négociations visent à assurer un environnement commercial ouvert, transparent et prévisible, une plus grande circulation des biens, des services et des capitaux, une libéralisation accrue de l’investissement dans les domaines de l’énergie, d’accès aux matières premières, une harmonisation des barrières règlementaires et douanières », telle est la définition habituellement donnée de ces transactions clandestines qui se déroulent depuis 2013 pour ce qui concerne le TAFTA, (car n’oublions pas que L’UE et le Canada (paradis fiscal et financier de 60% des compagnies minières mondiales) ont signé en octobre 2013 l’accord de principe de l’AECG (accord économique commercial global) ou CETA (en anglais). Il est actuellement en cours de ratification et son entrée en vigueur prévue en 2018).

L’ampleur colossale de la casse

Concrètement, ces règles d’investissement assurent pour les multinationales et investisseurs privés l’assurance légale de perpétuer et de prospérer par des politiques encore plus agressives contre les droits sociaux et du travail, les droits fondamentaux humains tels que l’accès à la santé, l’éducation, l’eau, le logement, l’environnement, etc.
Ce qui signifie pour l’avenir une multitude d’autres attaques ultra-libérales et davantage de pouvoir pour les entreprises via un système juridique parallèle (tribunaux d’arbitrage internationaux privés) soustrait du droit interne des États membres. On n’imagine aisément les conséquences possibles.

Les choix de politiques ciblées en faveur de la transition énergétique et écologique pourraient être condamnés car faussant la concurrence ou compromettant des bénéfices escomptés. Sans être exhaustifs, dans la longue liste des menaces envisageables, on peut citer :
- une subvention nationale, territoriale ou locale,
- un soutien aux énergies renouvelables,
- une politique de relocalisation d’une activité ou de l’agriculture,
- la remise en cause de l’interdiction de la technique de fracturation hydraulique et l’abrogation de tous les permis ou les demandes de permis (détenus en totalité par des compagnies étrangères),
- l’absence d’évaluation des risques sanitaires et environnementaux exigée par la réglementation européenne concernant les OGM (déjà mise à mal par les entreprises de l’agrochimie avec de nouvelles techniques de manipulation génétique),
- les recours en justice contre les grands projets inutiles imposés et les permis miniers qui se multiplient en France, ou des mesures pour limiter les émissions de gaz à effet de serre, etc.,
pourraient être pris pour cible.

Dès lors, les fonctions régaliennes des États se réduiront à des besognes de maintien de l’ordre public, de sécurité et de gestion des dépenses au service des banques privées par l’augmentation sans limite des dettes publiques.

Outre qu’une fois encore la société civile est tenue à l’écart des grands choix de société, il nous faut désormais prendre conscience du caractère Intolérable et Inacceptable qu’est la tyrannie ou le despotisme de ces entreprises transnationales financières et industrielles qui en imposant au monde leur logique concurrentielle de croissance illimitée, contournent les règles de droit et de la fiscalité, préférant privilégier la rémunération des actionnaires sans le moindre souci de l’avenir des sociétés humaines.
Dans son livre manifeste, « La Société du spectacle », Guy Debord faisait de l’économie la « science dominante de la domination ». On mesure encore plus aujourd’hui, à l’ère de la toute-puissance des transnationales cette sentence situationniste.

Le TAFTA ou l’OTAN économique

Comme nous l’avons montré dans notre livre « Gaz de schiste, le choix du pire » l’irruption de Christophe Colomb dans les Caraïbes, marque à la fois le début des Temps Modernes et les liens indéfectibles entre le Big-business et la guerre. Cinq siècles plus tard, à l’ère contemporaine des complexes militaro-industriels, les tensions guerrières actuelles entre les Empires (Europe, USA, Russie, Chine) témoignent s’il en était encore besoin de ce rapport incestueux permanent entre ces deux entités.

Telle est notre situation, irrésistiblement orwellienne, depuis cette époque lointaine : la guerre est une bonne affaire pour les milieux d’affaires et leurs basses besognes militaro-industrielles dans le développement du « capitalisme du désastre », pour reprendre la formule de Naomi Klein, participent conjointement au déploiement planétaire des flux de marchandises et à la mondialisation des conflits.

source

Un des aspects rarement évoqué de ces négociations secrètes est qu’elles n’omettent pas le volet des questions relatives à la politique et à la sécurité. Comprendre les caractères géopolitiques et géostratégiques de ces négociations : ladite « défense (militaire) » des intérêts de ces blocs économiques et de leurs sources d’approvisionnement en ressources (pétrolières, minières, agricoles) vitales. Sur ce point, le texte de la « Déclaration transatlantique de 1990 » rappelle : « le ferme engagement des USA et des Etats membres de la Communauté européenne en ce qui concerne l’Alliance Atlantique Nord (l’OTAN), ses principes et ses objectifs ». Dans la foulée, Hillary Clinton a lancé cette phrase : « le Tafta c’est un Otan économique […] », et de son côté, l’ambassadeur des USA auprès de l’UE, Anthony Gardner, d’ajouter : « il y a d’essentielles raisons géostratégiques pour conclure l’accord ».
On l’aura compris, l’objectif réel de Washington est clair : renforcer le pouvoir (de nuisance) de l’OTAN, en créant un bloc politique, économique et militaire USA-UE.

Avec un accord Transatlantique à l’Est et un accord Trans-Pacifique à l’Ouest, les États-Unis, (et son satellite l’Europe) se placeraient clairement au centre du jeu commercial mondial (50% du PIB mondial) faisant front aux pays émergents ou tout autre entité contestant l’hégémonie Nord-américaine. Dans le langage militaro-industriel et comme au bon vieux temps de la guerre froide, entendre : des pays non-alignés avec en tête de liste la Russie, la Chine, l’Iran. En fait, tous les pays qui contestent l’hégémonie américaine et souhaitent sortir de l’impérialisme des pétrodollars en refusant les règles du commerce mondial que les USA prétendent imposer au reste du monde.

Par ailleurs et en son temps, les républiques séparées de l’ex-bloc soviétique furent courtisées par les faucons de Washington qui proposèrent aux despotes locaux en poste l’installation de bases militaires. Certaines acceptèrent comme l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Slovaquie, la Roumanie, la Bulgarie,…Condition sine qua non pour une adhésion ultérieure à l’Europe pour la plupart d’entre elles.

Aujourd’hui, ce sont 22 des 28 pays de l’UE qui ont signé des partenariats militaires avec cette organisation dont le commandement suprême a toujours été dévolu à des généraux américains. A ce petit jeu, la France n’est pas en reste. Une fois de plus, pas de débat public sur la position de notre pays et sa réintégration depuis 1995 au comité militaire et au conseil des ministres de l’OTAN confirmée en 2009 sous le règne de N. Sarkozy. Et le 7 avril 2016, sous la présidence de F. Hollande, a été signé un Protocole qui autorise l’installation sur notre territoire des commandements et bases militaires et qui définit le statut juridique des quartiers généraux de l’OTAN et de leurs personnels. La prétendue « Europe de la paix » est ainsi réunifiée sous l’étendard de l’OTAN et transformée en « Union Européenne économico-militariste » pouvant conduire à une troisième guerre mondiale.

L’OTAN économique ou le TAFTA militaire

Après les sanctions économiques contre la Russie, imposées par les USA en raison de la prétendue annexion de la Crimée en mars 2014, depuis près de deux années, les États-Unis ont déployé le long de la frontière occidentale de la Russie (de la mer Baltique à la méditerranée) la plus importante accumulation de forces armées depuis la Seconde Guerre mondiale.

La guerre de la propagande fait rage et les accusations de provocations ou d’agressions fusent de toutes parts. De ce secteur, pas de plan d’austérité pour les budgets militaires. Ils flambent littéralement avec en priorité le renouvellement ou la modernisation des armements nucléaires.

À Prague en 2009, le storytelling d’une main et l’autre sur le cœur Barak Obama, rappelait son attachement à la désescalade de l’armement nucléaire. Malheureusement, ces déclarations ne résistent pas à l’analyse factuelle. Une fois de plus, les promesses des élites n’engagent que ceux qui veulent bien y croire !

De leurs côtés, la recherche, l’industrie militaire et les ventes d’armes se portent bien, merci.

Depuis l’annonce en 2011 du « pivot » ou « rééquilibrage » du gouvernement Obama vers l’Asie, les États-Unis ont renforcé leurs liens et leurs capacités militaires avec le Japon, les Philippines, l’Australie et quelques autres anciennes colonies et multiplient les exercices provocateurs de plus en plus agressifs au nom de la « liberté de navigation ». Imaginons la Chine ou la Russie venant côtoyer les eaux territoriales américaines !...
En avril 2016, le secrétaire américain à la Défense Ashton Carter en visite à bord du porte-avions USS John C. Stennis croisant au large de la Chine a confirmé que les USA étaient résolus à maintenir une présence militaire importante dans cette région et qu’il n’excluait pas un blocus naval pour étrangler l’économie chinoise. Menace à peine voilée afin de bien faire comprendre à ce pays que les États-Unis étaient prêts à maintenir par la force militaire (si nécessaire) leur position dominante dans la région Asie-Pacifique.

Sur le front méditerranéen les choses ne vont pas mieux et là aussi l’OTAN intensifie les exercices militaires (plus de 300 en 2015) tout en renforçant ses liens avec les pays de la région, en particulier avec les états membres du « Dialogue méditerranéen » : l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, l’Égypte, la Jordanie et Israël. Pour mémoire, rappelons qu’environ 30 % du trafic maritime mondial et 65 % du pétrole et du gaz consommés en Europe occidentale transitent par la Méditerranée, faisant de cette région et voie maritime une zone géostratégique cruciale de l’énergie et des biens de consommation.

Si la survie de l’espèce humaine est sans conteste liée à l’état de santé de la biosphère, à l’inverse, l’enrichissement des riches est en proportion de sa destruction et de sa rapidité.

Dès lors, et puisque l’Europe (des eurocrates) participe activement à cette stratégie du chaos, comment penser raisonnablement, comme les élites tentent encore de le faire croire à la société civile que ces accords se font pour la prospérité et le plus grand bien de l’humanité ?
Depuis longtemps cette Europe a fait allégeance à cette entité d’Amérique du nord désignée comme la « plus grande puissance militaro-industrielle » planétaire et encore présentée comme le havre de la liberté et la démocratie alors qu’elle est la plus à même de menacer la paix mondiale.

Cette Europe, qui s’accommode très bien des paradis fiscaux, de l’optimisation et de l’évasion fiscale révélés par les scandales « Suisleaks », « Luxleaks », « Panama papers » mais échoue à s’entendre pour faire face à une catastrophe humaine en accueillant des réfugiés victimes des conflits auxquels elle a largement participé, cette Europe et son parlement « d’élus des peuples » qui adopte régulièrement des textes (sous l’influence des lobbies) très favorables aux multinationales, s’est illustrée récemment encore en votant massivement l’adoption de la directive sur le secret des affaires, en dit long sur la trahison des élites.

Enfin, dans une tournée d’adieux pathétiques mais pour s’assurer avant son départ que le job a bien été fait et continuera de l’être, l’empereur Obama entouré de tous les ténors de l’Europe est en réalité venu pour accélérer et finaliser les opaques négociations transatlantiques, avant de se rendre à Varsovie en juillet pour un sommet de… l’OTAN.
Là encore, comment accorder une quelconque crédibilité aux gesticulations politico-médiatiques de circonstances crânement affichées par nos élites europhiles affirmant qu’en l’état, ils ne signeraient pas ces accords.
Comment peuvent-ils s’imaginer qu’ils auraient le pouvoir de modifier les stratégies qui se décident bien au-dessus de leurs têtes (et depuis longtemps) puisque la commission européenne passe 80 % de son temps avec les représentants de l’industrie.
Face à cet aveuglement irrationnel et épidémique des élites dirigeantes occidentales, est-il enfin coulé le fameux « cratère où tonnera la raison » ?

Jacques Ambroise
Auteur du Livre « Gaz de schiste, histoire d’une imposture » 2013, Éditions « Sang de la Terre », Coll. « Le Droit de Savoir »
Co-auteur avec Jean-Marc Sérékian de : « Gaz de schiste le choix du pire » 2015, Éditions « Sang de la Terre » novembre 2015
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